En moins de quatre mois depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a signé pas moins de 130 décrets présidentiels. À titre de comparaison, Joe Biden en avait signé 152… sur l’ensemble de son mandat. Dans cette article, nous vous proposons une analyse de cette avalanche de décrets.
Certains concernent uniquement la politique intérieure des États-Unis, mais d’autres pourraient profondément bouleverser l’économie mondiale — et donc, impacter directement les entreprises françaises. Notre démarche : passer ces décrets en revue un à un pour tenter de répondre à une question centrale : comment vont-ils affecter les entreprises françaises ? Et, en tant que risk managers, comment anticiper les effets négatifs tout en saisissant les opportunités naissantes ? Du point de vue de l’économie et des échanges internationaux, le programme de Donald Trump semble poursuivre des objectifs nombreux et potentiellement contradictoires, on citera notamment :
– baisses d’impôts (financées par des économies massives sur le budget fédéral et des droits de douane accrus, cf. infra) ;
– protectionnisme & rééquilibrage de la balance commerciale (ciblant surtout les biens, d’où les étranges calculs de déficits
commerciaux, avec l’UE notamment…) via des négociations dures utilisant le levier des droits de douane à l’importation ;
– relocalisation industrielle & créations d’emplois (y inclus productions de bas et milieu de gamme) ;
– baisse du dollar (voire sortie du statut de monnaie de réserve) ;
– baisse des taux longs (rendement des obligations du Trésor à 10 ans) ;
Ces deux derniers objectifs étant notamment repris des thèses de Stephen Miran et d’un très hypothétique et commenté “accord de Mar-a-Lago ».
1. Le retour du protectionnisme : barrières tarifaires tous azimuts et incertitude maximale
Plusieurs décrets ont introduit ou renforcé des droits de douane sur les produits européens, avec pour objectif affiché de « rétablir une réciprocité commerciale ». Les biens visés sont ceux de faible valeur ajoutée, intermédiaires, comme stratégiques : automobile, agroalimentaire, électronique, cosmétique, pharmacie.
La hausse des droits concernant certains métaux (acier et aluminium) est à ce stade la plus importante avec 25% de relèvement.
L’incertitude demeure pour les autres biens, à la suite des annonces du “Liberation Day” le 2 avril, mises en pause le 9 avril avec un plancher de 10%… devenus ces derniers jours un plafond dans la communication du Secrétaire du Trésor Scott Bessent. L’instabilité commerciale s’intensifie également avec la montée des
tensions entre Washington et Pékin. Les enchères sur les droits de douane semblent avoir atteint leur maximum et assez discrètement, la liste des exceptions et dérogations s’allongent des deux côtés du Pacifique. Le “découplage” a ses limites… Pour les entreprises européennes ou françaises, 5 répercussions majeures, ressenties à des degrés divers selon le secteur :
– Perte de visibilité & attentisme global, voire impact tangible sur l’activité (indépendamment de la géographie des ventes),
– Perturbation de chaîne d’approvisionnement… ou opportunités à saisir à bon compte (auprès de fournisseurs chinois)
– Concurrence accrue d’acteurs chinois (surtout) liée à la réorientation de flux commerciaux vers l’Union Européenne,
– Remise en question de la contribution du marché américain à leur revenu…
– … et/ou investissements quasi-contraints pour s’y maintenir, ou d’autres non (ou moins ?) frappés par les droits de douane.
2. La déréglementation : un cadre concurrentiel brouillé
L’administration Trump a lancé une déréglementation à grande échelle, visant à supprimer les normes jugées trop contraignantes. Cela concerne notamment :
Pour les entreprises françaises implantées aux États-Unis, de nouvelles marges de manœuvre apparaissent. En revanche, la disparition de normes partagées aggrave le déséquilibre dans le « level playing field » transatlantique. Cela pourrait pénaliser les entreprises européennes, soumises à un cadre plus strict, notamment en matière de responsabilité sociale et environnementale – sauf à ce que la performance ESG des biens & services qu’elles produisent soit prise en compte dans les décisions d’achat, à commencer par l’achat public.
3. Relocalisation industrielle et pression concurrentielle accrue
Trump a signé plusieurs textes pour soutenir la souveraineté industrielle américaine : création d’un fonds souverain, renforcement des ventes d’armes à l’étranger, réactivation de dispositifs sur l’indépendance énergétique passant notamment par les énergies fossiles.
Les secteurs défense, énergie, technologies critiques sont au cœur de cette stratégie. Cela signifie pour les industriels français :
La fragmentation réglementaire mondiale s’accélère, notamment en matière de transferts technologiques, d’homologations ou de financements à l’export.
S’adapter à une nouvelle donne stratégique
La politique du dos rond jusqu’au changement d’administration à la Maison Blanche est un pari discutable, tant les bouleversements de l’administration Trump II semblent surtout catalyser et accélérer des tendances déjà établies, (très) résumées dans la combinaison de “PESTEL*” et “VUCA*”- fragmentation géopolitique, volatilité de l’environnement des affaires d’une manière générale.
Ce que la plupart des commentateurs qualifient sans ambiguïté de changement d’ère met les entreprises au défi non pas de chercher à prédire les risques, exercice hautement périlleux alors que l’instabilité est érigée en “ambiguïté stratégique”, et que les impacts sont extrêmement ramifiés ou complexes, mais de réunir les conditions de la résilience.
Les actions menées dans la plupart des organisations ces dernières semaines empruntent ainsi d’avantage au répertoire de la gestion de continuité d’activité (Business Continuity Management – BCM) et de la résilience qu’à celui de la gestion de risque dans sa version classiquement déployée, communément comprise comme
le cycle cartographie – plans d’actions – suivi & contrôle.
Par exemple :
A plus long terme, reconfiguration de tout ou partie du modèle opérationnel (si ce n’est d’affaires) vers plus d’agilité et de diversification… potentiellement au prix de moins d’efficience.
Le cas Trump II fournit une nouvelle illustration & opportunité pour la montée en puissance de la résilience tant comme paradigme ou discipline à part entière que composante intégrée au pilotage opérationnel voire stratégique.
Cette tendance lourde, de plus en plus tangible au fil des chocs depuis la pandémie Covid, est probablement l’un des grands sujets du moment pour les fonctions de gestion de risques, dont certaines, à ce stade en nombre très limité, ont évolué vers un périmètre “risque & résilience”.
* PESTEL: Politique, Économique, Socioculturel, Technologique, Écologique, Légal
** VUCA : Volatility, uncertainty, complexity and ambiguity
Robin Granier | Manager

Benoît Bougnoux | Associé, co-fondateur